XII ~ Le Pendu

XII - Le Pendu

 

Arrêt, méditation, don de soi.

Le Pendu, Arcane XII, correspond au deuxième degré de la seconde série décimale, équivalent à La Papesse dans la première série. comme elle, il indique un état d’accumulation, d’arrêt et de réclusion. Comme La Papesse, il s’est écarté du monde des humains, auquel il n’est plus relié que par la corde qui l’attache, entre les deux arbres qui le soutiennent, à un linteau de couleur chair. Nous avons vu qu’à partir de l’Arcane XI, tous les numéros vont accomplir une descente vers la source de la force originelle, dans les abîmes de l’inconscient. Le Pendu obéit à cette attraction vers le bas et, par sa nature accumulative (le 2), il l’exprime dans un arrêt total, suspendu la tête en bas, les cheveux plongeant vers les profondeurs comme pour s’y enraciner.

Si La Papesse couve, Le Pendu est couvé : il entre en gestation pour faire naître l’être nouveau. Nous retrouvons ici la symbolique de l’oeuf, présente dans l’Arcane II. La Papesse est mère, le Pendu est fils. On peut imaginer Le Pendu en gestation dans l’oeuf de l’Arcane II. Suspendu entre ciel et terre, il attend de naître. La position des jambes rappelle un peu celle de L’Empereur : l’une est tendue, l’autre pliée. Mais le croisement des jambes de L’Empereur est dynamique, une jambe devant, prête à passer à l’action. Le Pendu au contraire plie une jambe derrière l’autre pour mieux s’immobiliser. De même ses mains, symboles de sa capacité d’agir, sont croisées derrière son dos : il ne fait pas, il ne choisit pas.

Des deux côtés du personnage, nous voyons des branches coupées, sacrifiées. Pour cette naissance matérielle ou spirituelle qui se prépare, un arrêt est nécessaire. Cela peut être l’arrêt provoqué par une maladie comme celui que l’on consent librement dans la méditation. Sur un plan spirituel, Le Pendu cesse de s’identifier à la comédie du monde et à son propre théâtre névrotique, il offre en sacrifice au travail intérieur les inquiétudes de son ego. En ce sens, sa chute est une ascension.

On peut aussi voir, dans ce renversement de son corps physique, un renversement du regard et des perspectives : l’intellect est mis à bas, le rationnel cesse de dominer la conduite cependant que l’esprit se rend réceptif, comme en témoigne le jaune sombre des cheveux, à la sagesse intérieure profonde. Le point de vue sur la vie change. On se détache d’une vision du monde héritée de l’enfance, avec son cortège d’illusions et de projections, pour entrer dans sa propre vérité essentielle. Vu sous cet angle, Le Pendu nous renverra souvent, dans la lecture, à la prise de conscience des liens du consultant avec son arbre généalogique. La position du personnage, la tête en bas, rappelle celle du foetus dans le ventre maternel, et pourra inciter le tarologue à interroger le consultant sur les circonstances de sa gestation et de sa naissance, ou sur des grossesses qu’il ou elle a vécues de manière traumatique dans son histoire. Les deux arbres au branches coupées peuvent être interprétés comme les deux « arbres » ou lignées maternelle et paternelle, auxquelles la situation névrotique et les abus nous laissent pendus, impuissants et sacrifiés, cachant derrière notre dos, comme le pendu avec ses mains invisibles, des secrets honteux. Cette carte exprimera parfois la culpabilité, les crimes imaginaires symbolisés par les douze blessures sanglantes des arbres, et le châtiment que l’on s’impose, ou encore le sacrifice auquel on se sent condamné. La lecture populaire traditionnelle imagine que de l’argent s’échappe des poches du Pendu, qu’il perd ses richesses. Une lecture plus symbolique y verra le sacrifice des « richesses » illusoires de l’ego.

Le Pendu peut aussi évoquer la figure du Christ, et à travers elle le thème du don de soi. Les douze branches coupées symboliseraient alors les douze apôtres, que l’on a parfois identifiés aux douze déviations de l’ego, autour du Christ représentant le moi universel androgyne. Les marques d’androgynat abondent : les poches du Pendu sont en forme de croissant de lune, mais l’une reçoit alors que l’autre donne; l’une est active et l’autre réceptive. La corde qui l’attache est le soutient est double : d’un côté, à notre gauche, elle se termine par un symbole phallique, et de l’autre, à notre droite, par une forme qui rappelle le symbole du féminin. Par ailleurs, cette même corde porte, à son point d’attache avec le talon du Pendu, un triangle inscrit dans un cercle, pour nous signifier qu’il est rattaché à l’esprit, à l’androgynat spirituel. Et ce, des pieds à la tête, puisque dans ses cheveux nous découvrons, en jaune clair parmi les mèches jaune sombre, un symbole rond solaire et une petite lune.

Cependant, sachant que le Tarot est traversé par l’influence des trois grandes religions monothéistes, on pourra également voir dans les dix boutons de l’habit du Pendu, une allusion à la tradition cabalistique et aux dix séphirots de l’Arbre de Vie. Le premier bouton en partant du cou porte un point, origine de toute création. Puis alternent, dans les quatre suivants, un élément réceptif et un élément actif. Le sixième bouton, qui correspondrait à la séphira Tipheret, à la forme d’un soleil à huit rayons, perfection de la beauté qui unit tous les autres éléments. Puis à nouveau, un élément réceptif et un élément actif, suivis d’un neuvième bouton portant une lune, et d’un dixième où est inscrit un carré, symbole de la terre. La méditation du Pendu lui donne accès à la sagesse universelle qui repose en lui.

tarot22ArcMaj-NB-12Pendu

(…)

Et si Le Pendu parlait…

Je suis dans cette position parce que je le veux. C’est moi qui ai coupé les branches. J’ai délivré mes mains du désir de saisir, de m’approprier, de retenir. Sans abandonner le monde, je me suis retiré de lui. Avec moi vous pouvez trouver la volonté d’entrer dans l’état où il n’y a plus de volonté. Où les mots, les émotions, les relations, les désirs, les besoins ne vous attachent plus. Pour me détacher, j’ai coupé tous les liens sauf celui qui m’unit à la Conscience.

J’ai la sensation de tomber éternellement vers moi-même. A travers le labyrinthe des mots je me cherche, je suis celui qui pense et non ce qui est pensé. Je ne suis pas les sentiments, je les observe depuis une sphère intangible où il n’y a que la paix. A une distance infinie de la rivière des désirs, je ne connais que l’indifférence. Je ne suis pas un corps, mais celui qui l’habite. Pour arriver à moi-même, je suis un chasseur qui sacrifie la proie. Je trouve la brûlante action dans l’infinie non-action.

Je traverse la douleur pour trouver la force du sacrifice. Peu à peu je me défais de tout ce que l’on pourrait appeler « moi ». Je rentre en moi-même incessamment, comme dans une forêt enchantée. Je ne possède rien, je ne connais rien, je ne sais rien, je ne veux rien, je ne peux rien.

Cependant des univers entiers me traversent, viennent me remplir de leurs tourbillons, puis s’en vont. Je suis le ciel infini qui laisse passer les nuages. Qu’est-ce qu’il me reste ? Un seul regard, sans objet, conscient de lui-même, faisant de lui-même la dernière et ultime réalité. Alors j’éclate en pure lumière. Alors je deviens l’axe d’une danse totale, l’eau bénite où viennent boire les assoiffés.

C’est à ce moment-là que je suis l’air pur qui chasse les atmosphères empoisonnées. C’est à ce moment-là que mon corps attaché devient source cataclysmique de la vie éternelle.

Je ne suis plus qu’un coeur qui bat, qui propulse la beauté vers les confins de la création. Je deviens la douceur paisible dans toute douleur, l’incessante gratitude, la porte qui conduit les victimes à l’extase. Le chemin en pente par lequel on se glisse vers le haut. La lumière vive qui circule dans l’obscurité du sang.

Source : Alejandro Jodorowsky & Marianne Costa, La Voie du Tarot, p. 205-209

Une intuition, une image à partager ?