X ~ La Roue de Fortune

X ~ La Roue de Fortune

Début ou fin d’un cycle.

La Roue de Fortune, numéro dix, clôt le premier cycle décimal des Arcanes majeurs. Sa forme circulaire et la manivelle qui lui est attachée nous indiquent sa signification première : fin d’un cycle et attente de la force qui mettre en mouvement le cycle suivant. Dans la continuité du Tarot, c’est l’Arcane XI, justement intitulée La Force, qui succède à la Roue de Fortune et entame le cycle décimal suivant. Plus que tout autre Arcane, la Roue de Fortune est nettement orientée vers une clôture du passé et une attente de l’avenir. A ce titre, la place qu’occupera cette carte dans une lecture permettra de dire si un plan de vie demande à s’achever pour laisser la place au nouveau plan, ou si une nouvelle époque est déjà en train de commencer. Si l’on décide d’analyser cette carte comme un échec, c’est pour y découvrir que l’échec n’est pas la fin de tout, mais une chance de reconversion : un changement de chemin.

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Au premier regard, cet Arcane donne une impression d’inertie où tranche le mouvement des vagues sur le sol bleu ciel. Le message pourrait être que la réalité, sous une apparence solide, est en perpétuel changement comme les flots de la mer. Tout est condamné à disparaître, le réel est un rêve éphémère, et la Terre une illusion de l’océan cosmique. Ici, un seul élément peut aspirer à l’éternité : le centre de la roue, le point d’ancrage de la manivelle, dont on remarquera qu’il se situe à l’exact centre du rectangle constitué par la carte. Tout tourne autour de ce coeur, où l’on peut voir un symbole du mystère divin. Alors que les éléments extérieurs qui jouent sur la roue (les trois animaux) aboutissent dans leurs manoeuvres à une inertie, le centre est le point à partir duquel le changement peut s’opérer. Le message de la carte est clair : le principal facteur de changement, de vie, c’est cette action cosmique que l’on appelle aussi la Providence divine. Nous pouvons noter que la roue est double : un cercle rouge et un jaune, représentant la double nature animale et spirituelle de l’homme. L’esprit humain sera toujours à la fois acteur et témoin de toutes ses actions. Cependant, une fois unis dans la divinité, l’acteur et le témoin sont une seule et même chose. Le but de l’homme, tel que la Roue de Fortune le suggère, est d’arriver à cette unité à travers la dualité.

Si l’on observe les trois animaux, on constate que l’un tend à descendre, l’autre à monter et le troisième à demeurer immobile.

L’animal couleur chair, vêtu seulement au bas du corps, descend vers l’incarnation. On voit dans la couleur de cet élément et le fait que ses parties sexuelles sont cachées, un symbole tendant à s’orienter vers la matière. L’animal jaune, quant à lui, est vêtu depuis la taille vers le haut et une bande, autour de ses oreilles, semble les boucher ou les mettre en évidence. On peut y lire une vision de l’intellect qui aspire à monter, avec sa tendance à tourner autour de lui-même et sa difficulté à écouter. Enfin, l’animal bleu aux allures de sphinx, à la cape rouge dont la forme rappelle un coeur, tenant contre son propre coeur une épée qui mesure exactement la même longueur que le bâton du Bateleur, figure la vie émotionnelle qui se présente à la fois comme une énigme et comme la voie vers la sagesse. On notera d’ailleurs que cet animal porte sur lui deux taches violettes, couleur dont on a vu qu’elle symbolise la sagesse (voir p. 107).

Le coeur est donc présenté comme l’élément qui peut unir ou immobiliser les autres instances, vie spirituelle et vie animale. C’est souvent une énigme émotionnelle, un noyau affectif irrésolu qui bloque l’action vitale d’un consultant. Les cinq pointes de la couronne du sphinx nous renvoient à la quintessence de l’être essentiel, la conscience capable d’unir les instances disparates de l’être humain comme le pouce unit les doigts de la main. Le sol bleu mouvementé semble d’ailleurs appeler les animaux vers les profondeurs, vers une quête de soi-même dans les eaux matricielles. En descendant au plus profond de nous-mêmes, dans l’acceptation de notre inconscient, nous pouvons effectuer la rencontre avec le dieu intérieur et émerger en tant qu’êtres illuminés. En ce sens, le centre de la roue représente à la fois le lieu de l’arrêt, le noyau du problème et celui du mouvement possible, l’appel à l’éveil du trésor intérieur. Une fois encore, l’animal bleu semble, en tant que représentant du coeur, être celui par lequel la conscience peut arriver. On remarquera sur son front un ovale indigo qui s’apparente au chakra du troisième oeil Ajña, celui de la clairvoyance. Cette clairvoyance a le pouvoir d’unir l’effort matériel descendant et l’effort intellectuel montant.

Les pattes des animaux, entrelacées dans les rayons de la roue, semblent la retenir et empêcher son mouvement; mais on peut aussi penser qu’ils la soutiennent à eux trois et l’empêchent de s’écrouler. L’activité matérielle, émotionnelle et intellectuelle soutient le cycle vital. Et celui-ci, pour engendrer un nouveau cycle, a besoin de l’intervention de la quatrième énergie, qui sera représentée par la Force (XI) actionnant la manivelle : l’énergie sexuelle créative.

 

Dans une lecture

La Roue de Fortune est une carte aux interprétations vastes dont la lecture dépend beaucoup des circonstances évoquées par le consultant. Elle indique à quel moment il ou elle en est dans sa vie. Si elle se présente au début d’un tirage, elle évoque la clôture d’un épisode passé et le début d’un nouveau cycle. En fin de phrase, elle peut annoncer que ce qui est à l’oeuvre se clôt rondement sur soi-même, elle représente alors une page tournée, un cycle complet. Mais souvent, placée au milieu ou à la fin d’un tirage, elle indique un blocage à dépasser. Il convient alors de tirer une carte pour voir ce qui fait tourner la manivelle, ou d’élucider l’énigme émotionnelle (représentée par l’animal bleu) qu’elle suggère.

Dans les conceptions populaires, à cause du mot « fortune », elle annonce un gain d’argent. Elle renvoie parfois à un centre d’intérêt ou un système qui se structure sur une forme circulaire : la roue du karma, l’astrologie, et même la grande roue de la loterie… On peut y voir le cycle de la mort et de la renaissance au sens large, ou de la circulation de la vie.

La Roue de Fortune invite à réfléchir sur les alternances inévitables d’ascension et de chute, de prospérité et d’austérité, de joie et de tristesse. Elle nous oriente vers le changement, qu’il soit positif ou négatif, et l’acceptation de la constante mutation du réel.

 

Et si la Roue de Fortune parlait…

J’ai connu toutes les expériences. Au commencement j’avais devant moi un océan de possibilités. Guidée tour à tour par la volonté, par la providence ou le hasard, j’ai choisi mes actions, accumulé la connaissance, pour ensuite éclater sans finalité préconçue. D’innombrables fois j’ai trouvé la stabilité. J’ai voulu en garder les fruits sur ma table mais je les ai vus pourrir. J’ai compris que je devais m’ouvrir aux autres, partager. Qu’il me faudrait chercher le grand Autre en moi, la source divine. Le centre de mes révolutions innombrables autour de cet axe. Je me suis perdue, cherchant tout ce qui me ressemblait. J’ai connu le plaisir de me refléter dans les yeux de l’autre comme dans d’infinis miroirs. Jusqu’au jour où, avec une force irrépressible, j’ai agi dans le monde et tenté de le changer… pour me rendre compte que je pouvais seulement commencer à le transformer. Ma quête spirituelle s’est élargie au point d’imbiber la totalité de la matière, et je suis arrivée à l’effrayante perfection, cet état où l’on ne pouvait rien m’ajouter, rien m’enlever. Je n’ai pas voulu rester ainsi pétrifiée. Alors j’ai tout abandonné, avec ma sagesse pour seule compagne. Je suis arrivée à l’extrême limite de moi-même, pleine, mais arrêtée, attendant que le caprice divin, l’énergie universelle, le vent mystérieux qui souffle de l’inconcevable, me fasse tourner et qu’en mon centre s’épanouisse le premier élan d’un nouveau cycle.

 

J’ai bien appris que tout ce qui commence finit, et que tout ce qui finit commence. J’ai bien appris que tout ce qui s’élève descend, et que tout ce qui descend s’élève. J’ai bien appris que tout ce qui circule en vient à stagner, et que tout ce qui stagne en vient à circuler. La misère devient richesse, la richesse misère. D’une mutation à l’autre, je vous invite à vous unir à la roue de la vie, acceptant les changements avec patience, docilité, humilité, jusqu’au moment où naît la Conscience. Alors, tout ce qui est humain, telle une chrysalide accouchant d’un papillon, parvient au degré angélique où la réalité cesse de tourner sur elle-même, où elle s’élance dans l’esprit du Créateur.

Source : Jodorowsky, La Voie du Tarot, pp.193-197

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