VIIII ~ L’Hermite

VIIII ~ L'Hermite

 

Crise. Passage. Sagesse.

Le numéro neuf se distingue dans la première série des nombres impairs en ce qu’il est le premier à être divisible par un autre que lui-même. Le 9 (3×3) est donc ambivalent, à la fois actif (impair) et réceptif (divisible). (voir p. 72, 76, 94)

Pour mieux le comprendre, il n’est que de visualiser son mouvement entre la carte de La Justice, le VIII, et l’Arcane X qui le suit. Nous voyons l’Hermite abandonner l’Arcane VIII à reculons pour s’avancer, le dos offert, vers la fin du premier cycle décimal et le début d’un nouveau cycle. En s’éloignant du VIII, il quitte un état de perfection indépassable qui, s’il s’y attardait, ne pourrait le conduire qu’à la mort. Il ne le surpasse pas, il l’abandonne et entre en crise. On peut le comparer au foetus qui, au huitième mois, atteint son plein développement in utero : tous les organes sont déjà formés, il ne lui manque rien. Pendant le neuvième  mois, il se prépare à abandonner la matrice, le seul environnement qu’il connaisse, pour entrer dans un monde nouveau.

Dans un ordre d’idée similaire, les Evangiles nous apprennent que Jésus est crucifié à la troisième heure, commence son agonie à la sixième heure et expire à la neuvième heure. Le chiffre 9 annonce à la fois une fin et un commencement. L’Hermite termine activement sa relation avec l’ancien monde et devient réceptif à un avenir qu’il ne maîtrise ni ne connaît. A la différence du Pape, qui jetait un pont vers un idéal en sachant où il allait, l’Hermite représente un passage vers l’inconnu. En ce sens, il représente aussi bien la plus haute sagesse qu’un état de crise profonde.

La lampe qu’il porte peut être considérée comme un symbole de la Connaissance. Il la lève, éclairant le passé comme le fait un homme d’expérience, un savant ou un thérapeute. Cette lumière pourrait être une connaissance secrète, réservée aux initiés, ou au contraire une source de connaissance offerte aux disciples qui la cherchent. L’Hermite éclaire le chemin, ou peut-être, avec cette lanterne, se signale-t-il humblement à la divinité, comme pour dire : « Mon travail est fait, je suis là, voyez-moi. » De même que la carte porte une ambivalence entre action et réception, cette lumière est peut-être active, comme un appel à éveiller la conscience de l’autre, ou réceptive, comme un feu de signalisation.

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De même que la Papesse, l’Hermite est un personnage très couvert. Ses couches de vêtements suggèrent le froid, l’hiver – des caractéristiques saturniennes qui lui sont souvent attribuées et qui renvoient aussi à une certaine froideur de la sagesse, à la solitude intérieure de l’initié. On peut également y voir les « couches » du vécu, et de même, les très nombreuses hachures qui ombrent son habit peuvent être interprétées comme la marque de sa grande expérience. Son dos bossu contient, concentrée, toute la mémoire de son passé. Deux lunes orange, l’une dans son cou et l’autre au revers de son habit, signalent que c’est un être qui a développé en lui des qualités réceptives. On peut déceler dans le pli de la main qui tient la lampe, des hanches et un pubis de femme en miniature : signe de sa féminité ou, si l’on veut, de ce qu’il demeure en lui quelques désirs charnels.

Sur son front, en revanche, trois rides renouvellent le message d’activité mentale. Son regard se perd dans le lointain. Ses cheveux et sa barbe bleus l’apparentent à l’Empereur, qui aurait ici perdu ou délaissé son trône, c’est-à-dire son attachement à la matière. Son gant bleu, semblable à celui du Pape, donne à ses choix, ses actions et sa démarche une profonde spiritualité. Son bâton rouge et son capuchon, où se retrouvent inversés le rouge et le jaune du capuchon du Mat, l’apparentent aussi à cet Arcane sans numéro. Mais ici, le bâton est traversé d’une onde, il a pris vie, le chemin a été parcouru et le travail accompli, comme en témoigne la terre labourée. Son manteau bleu foncé est le signe de son humilité, de sa conscience lunaire et réceptive. Le pan intérieur, couleur chair, évoque toute l’expérience vécue, non pas théorique mais organique, d’un être qui a tiré les leçons de son propre chemin. Mais à l’intérieur, au centre, c’est la couleur verte qui l’enveloppe. Nous avons déjà vu que, dans la tradition soufie et cabalistique, le vert est la couleur de l’éternité (voir p. 106). L’Hermite, avec ce « H » initial qui l’apparente à Hermès l’alchimiste, a peut-être découvert l’élixir de longue vie; comme le juif errant, il a touché l’éternité. A la fois pauvre et riche, ayant connu la mort et la renaissance, il fait appel à la partie de nous qui peut être éternelle, et nous incite à vivre la crise avec courage, à aller sans savoir où.

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Et si l’Hermite parlait…

Je suis arrivé au bout du chemin, là où l’impensable se présente comme un abîme. Devant ce néant je ne peux avancer. Il ne me reste qu’à marcher à reculons, en contemplant la route que j’ai déjà parcourue. A chaque pas en arrière, je forme devant moi une réalité.

Entre la vie et la mort, dans une crise continuelle, je tiens à ma lampe allumée – ma conscience. Elle me sert, bien sûr, à guider les pas de ceux qui me suivent sur la voie que j’ai ouverte. Mais elle brille aussi pour me signaler moi-même : j’ai fait tout le travail spirituel que je devais faire. Maintenant, ô Mystère infini, viens à mon secours.

Peu à peu je me suis défait de toutes les attaches. Je n’appartiens plus à mes pensées. Mes mots ne me définissent pas. J’ai vaincu les passions : détaché du désir, je vis dans mon coeur comme dans un arbre creux. Mon corps est un véhicule que je vois vieillir, passer, s’évanouir tel un fleuve au cours irrésistible. Je ne sais plus qui je suis, je vis dans la totale ignorance de moi-même. Pour arriver à la lumière, je m’enfonce dans l’obscurité. Pour arriver à l’extase, je cultive l’indifférence. Pour arriver à l’amour de toute chose, de tout être, je me retire dans la solitude. C’est là, dans le dernier recoin de l’univers, que j’ouvre mon âme comme une fleur de pure lumière. Gratitude sans demande, l’essence de ma connaissance est la connaissance de l’Essence.

Par le chemin de la volonté, je suis arrivé à la cime la plus haute. Je fus flamme, puis chaleur, puis lumière froide. Me voici qui brille, qui appelle et qui espère. J’ai connu la solitude complète. Cette prière va directement de moi à mon dieu intérieur : j’ai l’éternité devant mon dos. Entre deux abîmes j’ai attendu et je continuerai d’attendre. Je ne peux plus avancer ni reculer par moi-même : j’ai besoin que Tu viennes. Ma patience est infinie comme Ton éternité. Si Tu ne viens pas, je t’attendrai ici même, car T’attendre est devenu ma seule raison de vivre. Je ne bouge plus ! Je brillerai jusqu’à me consumer. Je suis l’huile de ma propre lampe, cette huile est mon sang, mon sang est un cri qui T’appelle. Je suis la flamme et l’appel.

J’ai réalisé ma tâche. Il n’y a que Toi, maintenant, qui puisses la continuer. Je suis la femelle spirituelle, l’activité infinie de la passivité. Comme une coupe j’offre mon vide pour qu’il soit comblé. Parce que je me suis aidé moi-même, maintenant, Toi, aide-moi.

Source : Jodorowsky, La Voie du Tarot, p. 190

 

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