VII ~ Le Chariot

VII - Le Chariot

 

Action dans le monde.

Le Chariot, dans la première série des Arcanes majeurs, est le numéro sept. Nombre premier, divisible seulement par lui-même, le 7 est le plus actif des nombres impairs. Le Chariot représente donc l’action par excellence dans tous les plans, sur soi et dans le monde (voir p. 72, 75). Contrairement à L’Impératrice qui occupe la place correspondante dans le carré Terre, et qui indiquait un éclatement sans but défini, Le Chariot sait parfaitement où il va. La carte est composée de trois plans principaux : deux chevaux, un véhicule et son conducteur, que l’on pourrait identifier comme un prince puisqu’il porte une couronne. Ce prince n’est vu qu’à moitié, au-dessus de la ceinture. Certains lecteurs, au gré de leur projection, pourront voir en lui un nain aux jambes atrophiées ou une fille déguisée. Mais le visage qu’il nous présente d’emblée est viril et noble. Le véhicule, un carré couleur chair, est enfoncé dans la terre; on pourrait donc dire qu’il n’avance pas. En réalité il va avec le mouvement de la planète, le mouvement par excellence. Ne faisant qu’un avec la Terre, Le Chariot n’a pas besoin d’avancer: il est un miroir de la rotation planétaire. Son chariot pourrait être la Grande Ourse, le char solaire d’Apollon ou celui du chevalier parti en quête du Graal.

Les deux chevaux qui tirent son véhicule sont représentés, comme le chien du Mat, avec un pelage bleu ciel. Une fois encore l’animalité se trouve spiritualisée. En outre, on peut identifier le cheval à notre droite, avec ses longs cils et son oeil fermé, comme un élément féminin, et l’autre cheval comme masculin. Les deux énergies complémentaires mâle et femelle réalisent ici l’unité. Si en apparence leurs pattes avant se dirigent dans des directions opposées, le mouvement de la tête et du regard est commun : c’est l’union des contraires qui s’opère dans le plan énergétique. Les chevaux portent sur la poitrine le symbole de l’or alchimique : la force animale instinctive agit ici en pleine conscience.

Sur le chariot couleur chair, nous trouvons une goutte verte au centre du blason jaune et orange. Au milieu de la chair périssable une goutte d’éternité, sertie dans l’esprit, affirme sa permanence. Certaines légendes prétendent que, parmi toutes les cellules du corps humain, qui sont mortelles, il en existe une seule capable de survivre à notre mort physique. Le Chariot porte, dans cette goutte verte, notre grand espoir d’immortalité, la Conscience impersonnelle enchâssée au coeur de la matière.

Si l’on observe la position du personnage, on découvre que son corps, sa tête et ses bras forment une figure triangulaire qui s’inscrit dans le carré du véhicule. Un triangle dans un carré : l’esprit dans la matière. Nous retrouverons cette géométrie symbolique dans le Sept de Deniers. Le Chariot évoque donc la quête alchimique : matérialisation de l’esprit et spiritualisation de la matière. Dans cette optique, on pourrait dire que le véhicule représente le corps, les chevaux l’énergie et le personnage, l’esprit. Le sceptre couleur chair dans la main gauche du prince peut signifier qu’il domine la vie matérielle, ou qu’il tire son pouvoir de son incarnation. En tout cas, son action s’opère sans effort. De même, il n’a pas besoin de rênes pour guider les chevaux. Les douze étoiles qui le surplombent nous indiquent qu’il travaille avec la force cosmique. Une couronne orne sa tête coupée, comme ouverte aux influences de la galaxie. Mais un voile demeure au-dessus de lui, fermant l’horizon du ciel. C’est L’Etoile (Arcane XVII) qui lèvera ce voile.

Sur ses épaules, deux masques représentent, si on le veut bien, le passé et le futur, ou le positif et le négatif, ou le temps et l’espace, dont il est le point de rencontre et d’unité. Agissant en plein présent, il est ouvert vers le passé et l’avenir, la joie et la tristesse, la lumière et l’ombre. C’est le personnage complet qui agit dans trois plans à la fois. Dans sa main droite, on distingue la courbure d’une boule ou d’un oeuf blanc que l’on a déjà aperçu sous l’aisselle du Mat. C’est un secret qu’il garde, un sphère de perfection secrète.

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Et si le Chariot parlait…

Je suis plein, absolument plein de force. Rien n’est gaspillé : enraciné dans la planète, amant de toutes ses énergies, c’est avec elles que je me meus. Tel un chevalier de feu, je ne bouge pas de ma place. Je ne rampe pas sur la terre. Je vois d’en haut. Je voyage avec le temps, sans jamais sortir de l’instant. Sans passé, sans futur, unique temps possible : le présent, tel un incommensurable bijou. Tout ce qui est ici n’est nulle part ailleurs.

Je suis la source de tous les guerriers, des champions, des héros, de toute endurance et de tout courage. Rien ne m’effraie, aucune tâche. Je peux partir en guerre ou nourrir tous les habitants de la Terre. Je suis absolument centré, en plein milieu de l’univers, traversé par toutes les énergies de la matière et de l’esprit. Si je suis une flèche, je fends mon propre coeur et cette blessure profonde, cette conscience, me transforme. Pour celui qui est éveillé, la souffrance devient une bénédiction. Je dissous les souffrances cachées dans mes os, j’unis l’état de veille au sommeil.

Je traverse la nuit du doute sur l’abîme de moi-même. Je tranche le noeud des énigmes. Je dépasse l’angoisse d’être, je méprise les apparences, je libère les sentiments de la raison, je détruis ce qui s’oppose à moi, je suis qui je suis. Je veux vivre aussi longtemps que l’univers.

Centre d’une sphère grandissante, j’envahis la dimension où la pensée ne se manifeste pas encore, où dans l’obscurité s’accomplit la gestation de l’action pure. Je réduis en poussière les essaims de paroles. Aucun miroir ne m’effraie, pas même l’âme qui se détache des morts comme un fruit desséché.

J’ai fait de ma malchance un diamant, de chaque abîme une source d’énergie. Tous les soleils peuvent mourir, je continuerai à briller. La force inconcevable qui soutient l’univers me soutient aussi. Je suis le triomphe de l’existant dans la vacuité. Toutes les morts et toutes les persécutions ne peuvent rien pour m’abattre, ni les cycles de l’histoire, ni le déclin successif des civilisations : je suis la conscience et la force vitale de l’humanité.

Lorsque je m’incarne en vous, les échecs deviennent de nouveaux points de départ, et dix mille raisons de renoncer ne valent rien au regard d’une seule raison de continuer. Je connais la peur, je connais la mort, elles ne m’arrêtent pas. Je suis la force d’action présente en chaque être vivant, le triomphe de la nature. Je sais créer, je sais détruire, je sais conserver, tout cela avec la même énergie irrésistible. Je suis l’activité même de l’univers.

J’avance vers toutes les dimensions de l’espace, brisant les horizons, jusqu’à arriver au but, qui est le masque du commencement. Reculant aussi, de vide en vide, à droite, à gauche vers le bas et le haut, écartant des galaxies jusqu’à me dissoudre dans l’absence affolante, mère du premier cri qui soutient tout.

Je suis le triomphe de l’unité dans le brisement du verbe, je suis le triomphe de l’infini dans la crémation des ultimes limites, je suis le triomphe de l’éternité, dans mon coeur les dieux s’évanouissent.

Source : Jodorowsky, La Voie du Tarot, p. 175-179

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